Des fruiticulteurs au bord de l’asphyxie manifestent contre « une concurrence déloyale »

 "Ca, c'est interdit chez nous!" Philippe, 48 ans, producteur de fruits dans les Bouches-du-Rhône, inspecte une poire espagnole ramassée au sol à l'arrière d'un camion italien qui jeudi vient de faire les frais d'un contrôle des agriculteurs en colère.Avec quelque 200 producteurs qui comme lui subissent une concurrence européenne et en particulier espagnole qu'ils jugent déloyale, Philippe est venu dire sa colère et réclamer "un plan de sauvetage de la profession".

Arrivés en début d'après-midi, les manifestants, massés au péage de l'A7 à Lançon-de-Provence, très vite débusquent un camion frigorifique espagnol plein à craquer de pêches, alors que les leurs ne trouvent pas preneur "à des prix coûtants".

Malgré la tentative de résistance du chauffeur espagnol, dont la femme et les deux petites filles sont apeurées par la violence de l'assaut, le camion est bloqué et les cagettes de fruits forment rapidement une pyramide sur le bitume du péage.

"Vous croyez que ça nous fait plaisir d'emmerder un gars comme ça dans son camion avec sa femme et ses gamins ?", dit Patrick, un producteur de raisin de table du Vaucluse. "C'est un travailleur comme nous, mais on n' a pas le choix, il faut se faire entendre".

Casquette vissée sur la tête, il explique que pendant qu'il manifeste, sa femme est allée négocier à la MSA (mutualité sociale agricole) les 6.000 euros de charges sociales qu'il ne peut pas payer.

Ce fruiticulteur affirme qu'il n'est pas en guerre contre les producteurs espagnols mais contre un système. "Pas simplement les grandes surfaces, mais aussi les intermédiaires, importateurs, grossistes, qui importent des pays du sud des fruits qui n'ont pas de prix (...) et qui peuvent être bradés en toutes saisons."

En quelques minutes, les manifestants arraisonnent quatre camions, et ce sont quelques milliers de pêches, figues, poires espagnoles qui se retrouvent sur la chaussée.

Ils contrôlent la provenance des fruits, la qualité, la maturité et sont dépités en ramassant des fruits durs comme du bois.

"Ca, c'est interdit chez nous. Nous, on ne peut pas vendre des poires d'un calibre inférieur à 60 mm. Celles-ci ne font même pas 55!", dit Philippe, relevant que ses poires à lui, avec un tel calibre, partent pour l'industrie agro-alimentaire à des prix dérisoires, et dénonçant l'usage de produits phytosanitaires en revanche interdits en France.

Avec une exploitations de 50 ha dans la région de Noves, dans les Alpilles, il ne s'en sort plus depuis trois ans. Et depuis trente ans qu'il travaille sur le domaine, il n'a jamais connu pareille crise.

"Cette année je vais finir avec une perte record. Mon fils qui a 15 ans veut reprendre la propriété, et franchement je ne sais pas quoi lui conseiller", lâche Philippe la mort dans l'âme.

Pour Claude Rossignol, président de la FDSEA des Bouches-du-Rhône et chef de file de la manifestation du jour, le problème est bien là : "C'est un problème de société. Est-ce que l'on veut encore des producteurs de fruits et légumes dans nos régions ? Est-ce qu'on veut encore des productions de qualité ?"

Il explique que la crise actuelle "est pire qu'en 2009" et réclame une réaction rapide des pouvoirs publics. "Il faut rapidement des aides", dit-il à ses troupes, perché sur un camion, ajoutant qu'il a demandé un rendez-vous sur le sujet au ministère de l'Agriculture pour la semaine suivante.

Jeudi en fin d'après-midi les agriculteurs ont monté un autre "point de contrôle", cette fois-ci à un péage de l'A54 aux portes d'Arles, "contrôlant" trois camions, avant de prendre la direction du péage de Gallargues (Gard).

"On n'est pas des casseurs comme en Angleterre, on se bat pour survivre, c'est tout," dit un jeune fruiticulteur.